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Vaccin russe contre le Covid-19 : la communauté scientifique doute en l’absence de données

Vladimir Poutine a présenté le Spoutnik V, le « premier » vaccin au monde contre le Covid-19. Mais la prudence est de mise à l’Organisation mondiale de la santé et ce vaccin laisse plusieurs spécialistes sceptiques. Effet d’annonce ou vrai remède ? Éléments d’explication.

 

Alors que plusieurs laboratoires pharmaceutiques se sont lancés dans une course folle au vaccin contre le Covid-19 depuis plusieurs mois, la Russie a annoncé, par la voix de son président, avoir enregistré, mardi 11 août, “pour la première fois au monde, un vaccin contre le nouveau coronavirus”.

L’institut de recherche Gamaleya, à l’origine de ce nouveau vaccin baptisé “Spoutnik V”, ne semblait pourtant pas le plus en avance dans ce domaine : son projet de vaccin n’était qu’en phase 1 (sur trois phases de développement normalement), selon la liste de l’OMS datée du 10 août des 28 candidats-vaccins soumis à des tests cliniques.

L’Institut Pasteur, contacté par France 24, s’est dit “pas en mesure d’apporter un éclairage scientifique sur cette annonce” de la Russie, n’ayant “aucune information” sur ce vaccin actuellement.

 

« Absence de données »

“On peut en dire très peu à ce sujet parce qu’on en connaît très peu”, confirme Marie-Paule Kieny, spécialiste en virologie, directrice de recherche à l’Inserm et ancienne sous-directrice de l’OMS, contactée par France 24. Et elle poursuit : “(En l’état), on sait que ce vaccin de l’institut Gamaleya est basé sur deux produits : un adénovirus de type 26 – du même type que celui utilisé par la société Janssen – et un adénovirus de type 5 – du même type que celui de la société chinoise CanSino.”

Selon la directrice de recherche à l’Inserm, “on a des résultats publiés par Janssen et CanSino et, en se basant sur ces données, on pourrait penser que (“Spoutnik V”) pourrait avoir un niveau d’efficacité similaire à d’autres vaccins actuellement développés”. Avant de nuancer : “Mais en l’absence de données, on ne peut pas conclure ni sur la possible efficacité ni sur l’inefficacité de ce vaccin.”

L’Organisation mondiale de la santé s’est d’ailleurs montrée prudente après cette annonce de Vladimir Poutine, rappelant que la « pré-qualification » et l’homologation d’un vaccin passaient par des procédures « rigoureuses ». « Nous sommes en étroit contact avec les Russes et les discussions se poursuivent”, a aussi précisé Tarik Jasarevic, le porte-parole de l’OMS.

Une procédure d’homologation accélérée de vaccin en Russie ?

Plusieurs spécialistes ont, cependant, fait part de leurs doutes quant à l’efficacité de ce nouveau vaccin. Patrick Berche, ancien directeur de l’Institut Pasteur de Lille, a par exemple expliqué sur BFM TV qu’ »on ne peut absolument pas dire qu’un vaccin soit efficace sans (d’abord) l’avoir testé. On ne peut dire qu’un vaccin soit intéressant sans avoir testé sa toxicité ».

Isabelle Imbert, chercheuse au CNRS, estime dans Le Parisien que l’annonce de Vladimir Poutine, “c’est de la com ! Promettre un vaccin aussi vite, c’est hyperdangereux”; Et elle interroge : “Ont-ils bien respecté la phase 1, de fortes doses à peu de personnes pour vérifier l’innocuité, la phase 2 lors de laquelle on injecte le sérum à plusieurs centaines de volontaires, puis la phase 3, où cette fois les tests portent sur plusieurs milliers de gens ?”.

Sur ce point, Marie-Paule Kieny apporte une nuance : pour gagner du temps dans la recherche d’un vaccin, comme actuellement contre le Covid-19, “les différentes étapes (phase 1 et 2 par exemple) peuvent être menées en parallèle plutôt que de manière successive”. Et de préciser : “Il existe dans certains pays des procédures d’homologation accélérée de vaccins, comme l’Animal Rule aux États-Unis. Les Russes peuvent avoir développé une telle procédure d’homologation.”

Quant à l’opacité des données médicales à l’origine du nouveau vaccin russe, le directeur de l’Institut Gamaleya a précisé, mercredi, que les résultats des essais cliniques seraient publiés une fois qu’ils auraient été évalués par les experts russes, selon l’agence Reuters.

“Une course pour la santé publique et financière”

En l’absence de multiples éléments scientifiques, il semble difficile de dire si “Spoutnik V” est bien officiellement le premier vaccin contre le Covid-19. Cependant, la portée politique de cette annonce fait peu de doute : le nom même du vaccin renvoie au premier satellite artificiel lancé par l’Union soviétique, en 1957, rappelant ainsi la course à l’espace dans laquelle s’étaient lancés les États-Unis et l’URSS au XXe siècle.

“C’est une annonce clairement politique, au niveau international pour montrer que la Russie est là et qu’elle compte”, explique Marie-Paule Kieny. “Il ne faut pas non plus oublier le message interne, national, dans un pays où les mesures de contrôle prises par les autorités n’ont pas encore permis de contrôler la première vague de SARS-CoV-2.”

La course au vaccin présente un double intérêt, selon Armelle Charrier, chroniqueuse internationale à France 24, qui a expliqué mardi/ “L’enjeu est conséquent : celui qui aura le vaccin sera non seulement celui qui gagne le plus d’argent mais il aura aussi une aura extrêmement importante.” Et elle précise que chaque pays, que ce soit la Russie, les États-Unis ou la Chine, a ses intérêts à trouver en premier le remède.

 
Poutine annonce le développement du premier vaccin contre le Covid-19 : l’éclairage d’Armelle Charrier
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Finalement, l’annonce de la Russie s’inscrit pleinement dans cette course en avant : “C’est une course pour la santé publique et financière”, résume Marie-Paule Kieny. “Chacun pense qu’il va gagner le jackpot. Il y aura donc vraisemblablement plus qu’un vaccin”.

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