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Les Chypriotes turcs élisent Ersin Tatar, sur fond de tensions en Méditerranée orientale

Soutenu par la Turquie et partisan de deux Etats séparés plutôt que d’une réunification de Chypre, Ersin Tatar a emporté dimanche la victoire de manière inattendue face au « président » sortant Mustafa Akinci.

C’est une élection sur laquelle plane l’ombre des tensions en Méditerranée orientale. Les habitants de l’autoproclamée République turque de Chypre du Nord (RTCN), reconnue uniquement par la Turquie, ont élu dimanche 18 octobre leur dirigeant. Déjouant les pronostics, le candidat nationaliste Ersin Tatar, soutenu par la Turquie, a été élu « président », un succès pour Ankara.

Avec 51,74 % des voix, M. Tatar supplante Mustafa Akinci, dirigeant sortant en froid avec le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et partisan d’une réunification de l’île méditerranéenne sous la forme d’un Etat fédéral, augurant un changement radical des relations avec la partie sud de l’île.

Le soutien du candidat arrivé troisième au premier tour le 11 octobre n’a pas permis au social-démocrate de l’emporter. Une demande de recompte des bulletins de vote par le camp de M. Akinci, qui a plusieurs fois dénoncé l’ingérence de la Turquie dans l’élection, n’est pas à exclure.

M. Akinci, en froid avec le président turc, Recep Tayyip Erdogan, est arrivé deuxième au premier tour avec près de 30 % des voix, derrière le nationaliste Ersin Tatar (32 %). Mais il devrait, sauf surprise, l’emporter face au « premier ministre » sortant grâce au soutien du candidat arrivé troisième dimanche dernier.

Les 738 bureaux de vote ont ouvert à 8 heures (heure locale) et fermeront à 18 heures. Quelque 199 000 personnes sont appelées à voter, pour une population totale d’environ 300 000 habitants. A 13 heures, la participation s’élevait à 30,17 %.

L’élection survient dans un contexte de vives tensions autour de l’exploitation d’hydrocarbures en Méditerranée orientale entre la Turquie et la Grèce, principale alliée de la République de Chypre, membre de l’Union européenne (UE) depuis 2004, qui exerce son autorité sur les deux tiers sud de l’île.

Après des forages effectués au large de la RTCN, le renvoi cette semaine d’un navire d’exploration turc dans des eaux revendiquées par la Grèce a réveillé la discorde et entraîné une condamnation par les dirigeants de l’UE des « provocations » de la Turquie.

Social-démocrate de 72 ans, M. Akinci défend la réunification de Chypre sous la forme d’un Etat fédéral et n’a jamais caché son intention de desserrer les liens avec Ankara. M. Tatar, 60 ans, défend quant à lui une solution à deux Etats.

Après avoir voté, M. Akinci a dit espérer que les Chypriotes turcs se souviendraient de cette élection « comme d’une célébration de la volonté du peuple », tandis que son rival a souligné l’importance d’entretenir de bonnes relations avec la Turquie.

Dépendance

« La bonne solution est la solution fédéraliste », affirme Said Kenan devant un bureau de vote à Nicosie-Nord. Vantant la localisation « stratégique » de l’île, ce cardiologue de 76 ans explique que Chypre pourrait s’en sortir seule grâce aux hydrocarbures qui attirent d’autres pays dans ses eaux.

Considérant la RTCN comme une pièce majeure dans sa stratégie pour défendre ses intérêts en Méditerranée orientale, Ankara suit attentivement l’élection et a multiplié les coups de pouce à M. Tatar.

L’inauguration en grande pompe d’un aqueduc sous-marin entre la RCTN et la Turquie et la réouverture partielle d’une ancienne station balnéaire renommée, abandonnée et bouclée par l’armée turque après la partition de l’île, ont suscité des accusations d’ingérence de la Turquie et irrité de nombreux Chypriotes turcs, M. Akinci en tête.

« Les Chypriotes turcs ne sont pas contents d’être considérés comme dépendants d’un autre », estime Umut Bozkurt, politologue à l’université de la Méditerranée orientale. Selon la chercheuse, les interventions d’Ankara ont transformé le scrutin en un référendum sur leur « dignité » pour les Chypriotes turcs.

Mais afficher une ligne indépendante d’Ankara est difficile tant la RTCN est sous emprise économique turque depuis sa création, en 1983. La crise économique, amplifiée par la pandémie de Covid-19, n’a rien arrangé : c’est Ankara qui a fait construire un hôpital (100 lits) en RTCN pour y faire face.

Chypre a obtenu son indépendance du Royaume-Uni en 1960, mais les troupes turques ont envahi le nord de l’île en 1974 en réaction à un coup d’Etat visant à rattacher l’île à la Grèce. Avec son élection en 2015, M. Akinci avait ravivé l’espoir d’un accord de paix, mais les dernières négociations officielles ont échoué en 2017.

« Nous ne pouvons rien faire sans la Turquie, l’histoire a montré que les Chypriotes grecs n’accepteront jamais que nous soyons égaux dans la République », s’insurge Dilek Ertug, agente immobilière de 60 ans.

Samedi, des Chypriotes grecs se sont rassemblés près de la zone tampon pour réclamer le retour des territoires du Nord, affirmant que Chypre était « grecque ».

La question de la réunification divise aussi au sein même des familles chypriotes turques. Condamnant les « interventions » de la Turquie, le frère de Mme Ertug, Asaf Senol, retraité de 64 ans, affirme, lui, que ses compatriotes « peuvent utiliser leur cerveau pour choisir » leur président et se dit en faveur du fédéralisme. « Des difficultés attendent Akinci à ce sujet s’il est élu, anticipe la politologue Umut Bozkurt. Ankara semble désormais préférer une ligne dure qui exclut une fédération. »

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