De cette unique excursion naquirent trois romans « canadiens » qui ont entretenu le mythe du Grand Nord et les revendications des Canadiens français.

LETTRE DE MONTRÉAL

Vingt-quatre heures au Canada. A l’occasion d’un voyage aux Etats-Unis, Jules Verne ne passa qu’une petite journée sur la rive ontarienne à admirer les majestueuses chutes du Niagara. Suffisamment pour décrire comme nul autre écrivain français de son époque les tempêtes de neige affolantes qui effacent les paysages du Grand Nord, raconter les attaques d’ours et la chasse à l’orignal, et faire partager le frisson qui saisit l’homme perdu dans ces espaces hostiles.

De cette unique excursion naquirent trois romans « canadiens » qui appartiennent à cette vaste fresque des Voyages extraordinaires Le Pays des fourrures, roman d’exploration et d’aventures au nord du cercle polaire paru en 1873, Famille-Sans-Nom, roman historique et politique qui raconte la rébellion des Patriotes canadiens français contre le gouvernement colonial britannique en 1837, et Le Volcan d’or, publié de façon posthume en 1906, un récit sur la ruée vers l’or dans le territoire du Yukon, proche de l’Alaska.

Jules Verne était cet écrivain qui, confortablement installé dans sa demeure d’Amiens, avait ce don extraordinaire d’inviter son lecteur au voyage, sans nulle nécessité d’avoir lui-même bourlingué. Lecteur vorace, il puisait dans les journaux et périodiques spécialisés de son époque – il en lisait de façon exhaustive une quinzaine par jour et les synthétisait sur des milliers de petites fiches – la matière géographique, politique, ethnologique qui lui permettait de nourrir la vérité d’un pays recréé à distance. Et de s’en affranchir.

Immersion dans l’immensité glacée

Maxime Prévost, chef du département de français à l’université d’Ottawa (Ontario), s’emploie avec son collègue Guillaume Pinson à exhumer ces romans canadiens méconnus et à assurer leur réédition (chez Garnier). « En dépouillant les sources journalistiques de Jules Verne, raconte-t-il, on peut reconstituer l’imaginaire du Canada tel qu’il circulait dans la presse du XIXe siècle. Mais l’écrivain s’en est emparé pour livrer sa propre vision romanesque, et ce qui est fascinant c’est qu’il a créé à son tour un nouvel imaginaire qui va nourrir pendant longtemps la vision que les Français ont du Canada. »

Coup de froid assuré aujourd’hui encore pour les lecteurs du Pays des fourrures, et immersion immédiate dans l’immensité glacée de la banquise sur laquelle essaient de survivre les occupants du fort établi par la Compagnie de la Baie d’Hudson au-delà du cercle polaire.