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Explosions à Beyrouth : la folle histoire des 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium de l’entrepôt 12

Une première chronologie de l’itinéraire du nitrate d’ammonium, soupçonné d’être à l’origine de la double explosion à Beyrouth, mardi, a permis à plusieurs médias de remonter jusqu’à un navire, qui avait quitté la Géorgie en 2013.

L’histoire qui a mené à la tragique double explosion, mardi 4 août, à Beyrouth, commence il y’ a plus de six ans, à 1 300 kilomètres de la capitale libanaise, d’après plusieurs médias et des documents judiciaires. Le 29 septembre 2013, le navire Rhosus, qui bat pavillon moldave, quitte le port de Batumi, en Géorgie, avec 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium à son bord. Il n’arrivera jamais à sa destination prévue, le Mozambique, où la cargaison devait être vendue à la Fábrica de Explosivos de Moçambique, une usine de fabrication d’explosifs à usage civil.

Ce nitrate d’ammonium, soupçonné d’être à l’origine d’une catastrophe qui a fait au moins 137 victimes et 5 000 blessés, n’aurait jamais dû se retrouver dans le désormais tristement célèbre entrepôt 12 du port de Beyrouth. Mais un mélange de mauvaise gestion du navire, de problèmes techniques et de complications administratives et judiciaires semble avoir scellé le sort de cette cargaison, utilisée à la fois dans l’agriculture comme engrais et par l’industrie minière comme explosif.

De la Géorgie au Liban en passant par la Grèce

Les autorités libanaises n’ont pas encore rendu les conclusions de l’enquête officielle sur les circonstances du drame. Mais plusieurs médias, dont le New York Times, CNN et l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, ont pu joindre les différents acteurs de cette affaire pour aboutir à une première chronologie des faits.

 

Le Rhosus appartenait à Igor Grechushkin, un homme d’affaires russe domicilié à Chypre, qui avait été payé un million de dollars pour transporter le nitrate d’ammonium jusqu’au Mozambique, a raconté au New York Times, Boris Prokoshev, le capitaine du bateau.

Ce plan a rapidement pris l’eau. Lors d’une escale en Grèce, l’équipage a été averti par le propriétaire russe du bateau qu’il manquait de fonds pour payer les frais d’entretien et les salaires. Il leur a demandé de faire route vers Beyrouth où il comptait se faire payer pour transporter davantage de cargaison, relate Der Spiegel.

La traversée n’a pas été simple. Le navire semble avoir été en mauvais état : un trou dans la coque obligeait l’équipage à régulièrement vider l’eau qui s’infiltrait, a précisé Boris Prokoshev, le capitaine aujourd’hui à la retraite. 

Coincés sur “une bombe flottante”

L’arrêt dans le port de Beyrouth, en novembre 2013, va s’avérer définitif. Les autorités portuaires libanaises ont affirmé, lors du contrôle du Rhosus, que les papiers n’étaient pas en règle et que le bateau n’était pas en état pour reprendre le large, note CNN qui a contacté le syndicat des marins de Russie. En outre, Igor Grechushkin a alors disparu de la circulation et l’équipage n’avait pas les ressources nécessaires pour payer les frais de port.

Débute alors la seconde étape du calvaire du Rhosus. Sans argent pour s’acheter des vivres ou entretenir le bateau, les marins se sont retrouvés “otages sur une bombe flottante”, écrivait en juillet 2014 le site Fleetmon, qui suit l’actualité du frêt. 

En réalité, le Liban avait autorisé six membres de l’équipage à quitter le pays, ne gardant que quatre personnes — dont le capitaine — sur place. Boris Prokoshev a précisé avoir contacté l’ambassade de Russie et “écrit à [Vladimir] Poutine” pour tenter de trouver une issue à cette situation. “Qu’est-ce que vous espérez ? Que Poutine envoie les forces spéciales pour vous sortir de là ?”, lui aurait répondu un de ses interlocuteurs.

En désespoir de cause, Boris Prokoshev a vendu une partie du carburant du Rhosus pour avoir les moyens d’engager des avocats afin de plaider sa cause, a-t-il raconté à la radio Echo Moscow, mercredi 5 août. Onze mois après leur arrivée à Beyrouth, les marins ont finalement obtenu des tribunaux le droit de retourner chez eux, a expliqué Charbel Dagher, l’un des avocats qui a représenté l’équipage, au site ShipArrested en juillet 2015.

De multiples mises en garde

Les 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium sont alors transférés dans l’entrepôt 12 du port de Beyrouth, d’où elles ne bougeront plus. Les responsables du port affirment avoir alerté à maintes reprises les autorités libanaises sur le danger de conserver un tel stock de produits hautement explosifs dans un seul hangar aussi proche du centre ville de Beyrouth.

Entre 2014 et 2017, six demandes ont été adressées en vain aux tribunaux libanais pour obtenir l’autorisation de se débarrasser du nitrate d’ammonium, souligne le New York Times. “Nous réaffirmons notre demande adressée à l’agence maritime pour pouvoir immédiatement re-exporter ces produits afin de préserver la sécurité du port et de tous ceux qui y travaillent”, peut-on lire dans une missive de 2016 obtenue par la chaîne d’information qatarie Al-Jazira.

Les autorités portuaires affirment en outre avoir proposé d’offrir cette cargaison à l’armée libanaise ou de la revendre à une entreprise spécialisée dans la fabrication d’explosifs. Là encore, sans succès. “On nous a répondu qu’il allait y avoir une vente aux enchères, mais elle n’a jamais eu lieu”, a expliqué Hassan Koraytem, le directeur général du port de Beyrouth, interrogé par le New York Times.

Il y a six mois, une équipe d’inspecteurs avait, encore une fois, tiré la sonnette d’alarme soulignant qu’il y avait suffisamment de nitrate d’ammonium “pour faire sauter toute la ville”, affirme l’agence Reuters en citant une source portuaire anonyme. 

En attendant, tous les responsables du port qui “se sont occupés de stocker le nitrate d’ammonium, de s’assurer de sa sécurité et de remplir les papiers administratifs depuis 2014” ont été assignés à résidence pour la durée de l’enquête, a précisé Manal Abdel Samad, le ministre libanais de l’Information. 

Et le Rhosus dans tout ça ? Boris Prokoshev, le capitaine du navire, a appris qu’il avait coulé en 2015 ou 2016 dans le port de Beyrouth. Lui non plus n’a jamais vraiment quitté les lieux. Mais, contrairement au nitrate d’ammonium, il a disparu sans faire de bruit, et sans être à l’origine de l’une des pires explosions non nucléaires de l’Histoire. 

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