Publicités

Attentats du 13-Novembre : cinq ans après, une mémoire en construction

Alors que le projet d’un musée mémorial dédié aux victimes du terrorisme prend forme, historiens, sociologues, neuropsychologues ou encore archivistes continuent à bâtir la mémoire des attentats les plus meurtriers perpétrés en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

13 novembre 2015 : des commandos jihadistes font 130 morts et 413 blessés dans des attaques à l’extérieur du Stade de France à Saint-Denis, sur des terrasses des Xe et XIe arrondissements de Paris et au Bataclan. Face à l’ampleur du traumatisme, de nombreux programmes de recherche ont vu le jour pour tenter de construire le récit historique de cet événement qui a plongé la France dans la sidération.

L’un des plus ambitieux s’intitule sobrement « 13-Novembre » : une recherche transdisciplinaire qui doit s’achever en 2028 avec pour objectif d’étudier la construction et l’évolution de la mémoire des attentats.

Le collectif vient de publier « 13-Novembre. Des témoignages, un récit » (éd. Odile Jacob), un livre qui regroupe plus de 360 témoignages recueillis à l’été 2016 auprès de personnes du « premier cercle », c’est-à-dire directement exposées aux attentats : les victimes, leurs proches ou encore des policiers. Un travail colossal qui a nécessité 1 431 heures d’enregistrements audiovisuels.

« L’intérêt d’avoir autant de matériau, c’est que nous avons trois, quatre, dix personnes qui nous racontent la même chose », explique l’historien Denis Peschanski, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale à l’origine du programme de recherche « 13-Novembre » avec le neuropsychologue Francis Eustache.

« Nous avons donc suffisamment de témoignages pour reconstituer le tissu de l’événement, avec pour singularité la charge émotionnelle du témoignage. Le pari scientifique, c’est de fournir un récit de référence (…), la vérité de l’événement. »

« J’espère qu’il n’est pas mort »

Parmi les témoignages les plus marquants, Denis Peschanski retient notamment les « figures de héros », comme ces policiers entrés 12 minutes après les terroristes dans le Bataclan et qui ont abattu un assaillant armé d’un fusil d’assaut à plus de 25 mètres, ou encore ces « aidants de première ligne », ces voisins qui, à La Belle Équipe par exemple, vont immédiatement venir en aide aux blessés.

Le récit des parents sans nouvelles de leurs enfants, l’attente interminable et la détresse des proches des victimes dans les jours qui suivent les attentats constituent également des moments poignants de ce livre. Comme cette mère de famille qui doit annoncer à ses enfants le décès de leur père : « Le 14, il a fallu… Il a fallu expliquer aux enfants pourquoi papa n’était pas là ; sans savoir moi-même pourquoi il n’était pas là. Donc à ma grande… j’ai dit : écoute, il est arrivé quelque chose à Papa, elle m’a dit, ‘Ah la la, j’espère qu’il ne s’est pas cassé la jambe.’ (…) Et… Et après, elle m’a dit : ‘J’espère qu’il n’est pas mort.' »

Pour ces chercheurs qui travaillent sur le 13-Novembre, la tâche est loin d’être achevée. Cet ouvrage de témoignages ne constitue en effet qu’une première étape dans un projet plus global. Il s’agit d’élargir le cercle aux personnes indirectement touchées par les attentats mais aussi de comprendre comment la mémoire de ces témoins va évoluer avec le temps, grâce à des entretiens des mêmes personnes réalisés deux ans plus tard, puis en 2021 et enfin en 2026.

« Avec ces premiers témoignages de 2016, les mécanismes de reconstruction mémorielle sont beaucoup moins sensibles que cinq, dix ou 50 ans plus tard, analyse Denis Peschanski. Car plus le temps passe, plus l’interaction est forte avec la mémoire collective. »

Mémoriaux éphémères

Au-delà des témoignages sur les attentats, les chercheurs se sont aussi intéressés aux traces laissées par les événements. L’ouvrage collectif intitulé « Les Mémoriaux du 13-Novembre » (éd. de l’EHESS) raconte en textes et en images l’histoire de ces mémoriaux éphémères qui ont fleuri en France, principalement à Paris sur les lieux des attentats.

« La première fonction de ces mémoriaux est celle du deuil collectif. Les gens peuvent s’y retrouver ensemble dans leur diversité, explique la sociologue Sarah Gensburger, qui a dirigé l’ouvrage avec Gérôme Truc. Ces messages montrent que l’on s’identifie d’abord en tant que Parisien mais ces Parisiens peuvent avoir de multiples origines. Il y a en effet beaucoup de messages écrits en langue étrangère, l’anglais d’abord puis ensuite à égalité l’allemand et l’arabe. »

Fruit d’une collaboration inédite entre historiens et archivistes, l’ouvrage revient sur l’épopée de la collecte et de la conservation de ces mémoriaux éphémères. Au total, quelque 7 700 documents ont été séchés, désinfectés, nettoyés, classés et inventoriés avant de faire l’objet d’une campagne de numérisation.

À l’époque des attentats, les deux auteurs de l’ouvrage avaient d’ailleurs alerté la Mairie de Paris sur l’importance de créer ces archives citoyennes après le rendez-vous manqué de janvier 2015. C’est l’université d’Harvard qui s’était alors proposée de réunir les vestiges du mouvement « Je suis Charlie » sans susciter de réactions de la part des pouvoirs publics.

À travers cet ouvrage, les auteurs cherchent à raconter « une histoire par le bas » des attentats. « Avec la commémoration des cinq ans, on se rend compte que l’on entre dans une nouvelle phase avec la création d’un musée des sociétés face au terrorisme. Il va y avoir une phase d’institutionnalisation de la mémoire, assure Sarah Gensburger. Dès lors qu’un discours plus officiel va se construire, c’est important de montrer qu’au niveau des citoyens, il peut y avoir des rapports différents à la mémoire, pas forcément contradictoires ni conflictuels, mais c’est cette pluralité que l’on voulait mettre en avant. »

Un musée mémorial en région parisienne

Annoncé par le président de la République lors de la cérémonie annuelle d’hommage aux victimes du terrorisme le 19 septembre 2018, le projet de musée mémorial se précise. La phase dite « opérationnelle » va débuter. Elle comprend notamment la rédaction d’un cahier des charges et le choix d’un lieu, a priori en région parisienne pour être facilement accessible à tous les visiteurs, notamment étrangers.

C’est l’historien Henry Rousso, spécialiste des questions mémorielles, qui a été chargé de la mission de préfiguration de cet établissement. Au printemps 2022, il remettra le programme scientifique et culturel du musée.

« Nous avons commencé le repérage d’objets ayant appartenu à des victimes et nous allons en parallèle nous référer à des collections qui existent déjà, comme celles des Archives de Paris, à travers des prêts et des dépôts. L’image aura aussi un rôle très important. L’INA sera d’ailleurs l’un de nos partenaires privilégiés. La grande question sera de savoir comment utiliser ces images et éviter le voyeurisme », explique Henry Rousso.

Contrairement à d’autres sites comparables comme le Mémorial du 11-Septembre, le projet français ne concernera pas un seul attentat ou un seul type de terrorisme mais couvrira l’ensemble des victimes françaises d’actes terroristes en France et à l’étranger.

« L’idée est de proposer, à partir de la question du terrorisme, un musée d’histoire et de société sur les grands problèmes contemporains : la place de la victime, la question de la résilience, de la mémoire mais aussi comment le terrorisme a transformé notre quotidien », révèle l’historien, qui cite en exemple l’inflation des mesures de sécurité dans les aéroports.

« Le point commun des terroristes, c’est de nous empêcher de penser, souligne Henry Rousso. Ce musée doit nous faire réfléchir malgré la peur, malgré la sidération. »

Publicités

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Related Post

%d blogueurs aiment cette page :