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Algérie : quand la réforme de la Constitution réveille les polémiques identitaires

Les « débats » autour de la réforme constitutionnelle soumise à référendum en Algérie le 1er novembre prochain ne devaient pas marquer l’actualité politique intérieure. Le projet suivait son petit bonhomme de chemin et une campagne médiatique assez fade tente de convaincre de voter « oui » aux amendements de la Constitution. Cette torpeur automnale a été secouée par des courants islamistes et conservateurs qui émettent réserves et critiques vis-à-vis de la mouture proposée.

Le « niet » des Frères

Le Mouvement de la société de la paix (MSP, tendance Frères musulmans), par exemple, a appelé ses troupes à voter contre le projet de révision constitutionnelle. Fin septembre, son président, Abderrazak Makri, a critiqué l’inscription de la langue amazighe comme principe intangible, c’est-à-dire que son statut de langue nationale et officielle ne peut être remis en cause à l’avenir en cas de nouveaux amendements de la loi fondamentale. Makri a même appelé à ne reconnaître le tamazight, langue nationale et officielle depuis 2018, que dans « son cadre arabo-islamique », une manière de réclamer une transcription en arabe de cette langue alors que le débat sur cette question n’est pas encore tranché en Algérie. Les islamistes et les conservateurs algériens refusent la transcription en caractères latin ou berbère du tamazight.

Une autre aile de la mouvance islamiste, le Front de la justice et du développement (FJD, ou El Adala), a elle aussi appelé à rejeter le projet de réforme constitutionnelle « mettant en avant notamment le danger que fait encourir la reconnaissance d’une autre langue à l’unité nationale ». Le président d’El Adala, Abdallah Djaballah, a même prétendu qu’aucun pays au monde n’a deux langues officielles ! « La même contre-vérité avait été opposée par l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, dans un discours prononcé à Constantine en 2005, à ceux qui réclamaient le statut de langue officielle pour le tamazight qui venait d’être promu deux ans plus tôt langue nationale », rappelle le site d’information TSA.

Haro sur le « courant laïque »

« Djaballah a considéré que la constitutionnalisation du tamazight est une manœuvre pour « casser la langue arabe » et rendre service à la langue française », selon des médias locaux. Un autre parti islamiste, El Binaa, a lui aussi fustigé l’article 4 consacré à la langue amazigh, son président, Abdelkader Bengrina, déclarant qu’« il n’y aura pas de deuxième langue en Algérie pour les raisons objectives et constitutionnelles […]. L’Algérie et la nation algérienne sont unes et unies avec son histoire, son destin, ses frontières, son drapeau, sa religion et sa langue, la langue du Coran ». Mais El Binaa, contrairement au MSP, a participé au vote parlementaire du projet de révision. « Nous avons introduit 145 propositions d’amendements et remarques concernant des points importants qui touchent à la religion de ce peuple, à son identité, à son histoire, à sa culture et sa civilisation », a annoncé M. Djaballah dans une vidéo sur la page Facebook de son parti.

« Cette Constitution ne sert en vérité que le courant laïque éradicateur qui adopte la laïcité dans son acceptation française qui est pire que l’anglo-saxonne », fulmine-t-il lors d’une conférence début octobre à Skikda dans l’est du pays. Le terme « éradicateur » fait référence à la polarité politique du pays dans les années 1990 où partis et courants étaient partagés entre « réconciliateurs » favorables à une solution politique à l’insurrection islamiste et « éradicateurs » adeptes de la solution sécuritaire. Djaballah rejoint Makri, qui, animant une conférence de presse le 28 septembre dernier, expliquait que voter « non » a pour objectif de « rejeter ce courant laïc dominant… ». De son côté, la très conservatrice Association des oulémas algériens qualifie, quant à elle, des articles du projet de révision constitutionnelle de « bombes à retardement menaçant l’identité nationale et la place de l’islam », qui « n’a pas été considéré comme une source de législation ».

Le calcul des partis islamistes

« L’Association des oulémas évoque également l’ambiguïté de l’article relatif à la liberté de culte ou encore la neutralité des institutions éducatives par rapport aux influences idéologiques qui, d’après la même source, va éloigner l’école de son identité », précise le quotidien El Watan. « L’idéologie islamiste s’oppose globalement toujours à la diversité identitaire et culturelle », conclut El Watan.

À noter que les partis islamistes frondeurs, tout en appelant à voter « non », n’ont pas appelé leurs partisans à boycotter le référendum du 1er novembre. « En s’éloignant de l’option du boycott, ces partis cherchent aussi à rester dans les bonnes grâces du pouvoir dans la perspective des prochaines échéances électorales. Car, dans le cas contraire, ils auraient simplement appelé au boycott de ce référendum », analyse le site Algérie patriotique. « Cette démarche des Frères [musulmans] s’appuie sur une certaine cohérence. En participant au référendum, les Frères visent en fait la suite, avec les échéances attendues des législatives et des élections locales. Ils espèrent une reconnaissance du pouvoir, et un retour d’ascenseur, ce qui leur garantirait une place dans l’échiquier qui se dessine », estime le politologue Abed Charef. « Ces formations se situent toutes dans la démarche des Frères musulmans à l’international : participation au jeu politique, modération affichée, islamisation de la société et de la vie politique », poursuit-il.

Un discours de la haine débridé

Mais au-delà du calcul politicien, ces levées de boucliers interrogent sur l’état des opinions en Algérie. Comme le font remarquer plusieurs médias, ces réactions épidermiques ne faisaient pas partie des éléments de langage des islamistes ou des conservateurs quand le tamazight a été officialisé en 2016. « La différence aujourd’hui est certainement liée à l’apparition d’un certain discours raciste, prôné principalement par les partisans de ce qui est communément appelé la badissia novembria, qui espérait un retour en arrière par rapport à la question identitaire. Un discours décomplexé par l’attitude des autorités par rapport aux porteurs du drapeau amazigh lors des manifestations du hirak, mais aussi par l’inaction de la justice vis-à-vis de certaines personnalités connues qui n’ont cessé de développer des thèses racistes », analyse El Watan.

La « badissia novembria » fait référence à des trolls électroniques téléguidés par des officines semi-officielles et des activistes se revendiquant de la mouvance des Oulémas musulmans (fondée par Abdelhamid Ben Badis en 1931) et du nationalisme de la Révolution du 1er novembre 1954. Ces courants ont tenté de parasiter le hirak en imposant de fausses polémiques identitaires, notamment en opposant l’amazighité à l’arabité des Algériens. La crise politique de l’année 2019 a exacerbé, sur les réseaux sociaux et via quelques excités médiatiques, ces fausses polémiques, souvent haineuses. En avril 2020, les autorités ont promulgué une « loi relative à la prévention et à la lutte contre la discrimination et le discours de haine ».

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